06.12.2008

Les bottes blanches


Elle et sa petite marotte de chaussures. Elle et ses pieds. Ses pieds et leur petite pointure. Une affaire ! Il reste souvent des modèles en taille 36. Elle trouve souvent des petites merveilles à son pied. Et souvent, elle se dit que ça ne fera pas si mal que ça à son porte-monnaie. Elle n’est pas collectionneuse, non. Elle aime bien acheter des chaussures. Un peu trop peut-être. Selon son placard, oui. Mais elle ne tient pas bien compte de son avis. Par contre, elle aime bien prendre celui de son homme. Chaque fois, elle sort de leur boite les nouvelles acquisitions. Elle les montre au bout des bras, puis dit "attends, tu peux pas te rendre compte comme ça". Elle les passe aux pieds, et attend le verdict, celui qui va s’afficher dans les yeux bleus. Elle sait lire les frémissements des cils, le raidissement des rides, l’assombrissement de l’azur dans l’iris.
Elle avait acheté deux paires de bottes, moins chères qu’une seule paire en prix boutique, une aubaine, tu penses !
Elle a montré les bottes susceptibles de lui plaire, à son idée à elle. Raté ! Cette superposition de daim marron et de cuir glacé noir, c’est bof, et la forme, avec la boucle dorée, là, non, franchement pas terrible.
Elle remballe les affreuses dans leur papier de soie. Elle ouvre l’autre boîte, un peu d’appréhension dans le geste. Celles-là, elle les aime beaucoup, vraiment beaucoup, son hésitation, c’était parce qu’elles étaient blanches. C’est une connerie, des bottes blanches, elle va les porter une fois et puis, elles seront sales. Voilà ce qu’elle s’était dit. Mais vu le tout petit prix riquiqui, elle avait oublié ces arguments. Arguments qui revenaient en force, qui poussaient le couvercle pour pouvoir s’exprimer devant témoin. Elle a sorti les bottes. Les yeux n’ont rien laissé passer. Une grande indifférence s’était imposée. "Je n’aime pas du tout, c’est anti-féminin au possible, ces chaussures."
Mauvais jour ? mauvaise journée ? elle ne savait pas. Les bottes se sont carapatées dans leur boite. Elles y sont restées deux ans. Deux ans dans le papier de soie et un tube de carton dans le mollet pour tenir la tige. Tous les six mois, elles prenaient l’air. Au moment du changement de saison, quand les chaussures d’été prenaient la place des chaussures d’hiver, et vice-versa. Elle ouvrait la boite pour les regarder. Elle les trouvait belles, elle les sortait, elle se disait " peut-être que je les mettrai cette année " et les rangeait avec les copines d’hiver pour la saison. Au printemps, elle attrapait la boite, l’ouvrait, admirait les bottes neuves et se disait " je ne les ai pas mises, je ferai peut-être bien de m’en séparer " Elle repoussait la réalisation de cette idée à plus tard, et puis l’hiver suivant arrivait.

Deux ans en carton. Pour elles, les bottes, mises en quarantaine à durée indéterminée.
Deux ans d’émotions. Pour lui et elle. Deux ans de recherche, de pourquoi et de comment, de je t’aime et de je ne sais pas faire autrement,  de moi et de toi pour faire un nous.

Un jour, elle a sorti les bottes blanches de leur boite, redescendues pour la troisième fois avec les chaussures d’hiver. Elle a sorti les bottes, les a regardées, et les a passées aux pieds. Elles lui allaient, comme au premier jour. Elles étaient belles. Elles étaient neuves. Elle s’est décidée et a balayé d’une pensée les arguments de salissure en se disant "si je ne les mets pas, elles ne se saliront jamais, ok, mais elles n’auront pas vécu et moi, je veux les porter. Si elles sont mortes à la fin de la journée, who cares ?"
Elle a annoncé son départ imminent. Il est venu l’embrasser dans l’entrée, pour lui souhaiter une bonne journée. Il l’a vue, de blanc bottée. Il a sifflé et lui a dit "c’est bien toi, là ! tu es magnifique ma chérie, c'est super canon, woaw !" et il a embrassé la femme de sa vie.

Il aura fallu deux ans pour que les bottes sortent de leur boite, deux ans pour sortir les fantômes des placards, deux ans.

Commentaires

je les ai tellement portées, mes bottes blanches, elles sont toutes griffées, et chaque fois que je les mets, je pense que c'est la dernière, maintenant... elles vont me manquer,

Écrit par : griz | 08.12.2008

-> griz
les bottes blanches sont pleines d'histoires

Écrit par : peekaboo | 09.12.2008

du coup j'ai recommencé à les porter,

Écrit par : griz | 11.12.2008

Écrire un commentaire