06.11.2009

naissance de la luciole

J’ai appelé le taxi en regardant par la fenêtre le disque blanc, plein et rond de la Lune.

Cette dernière heure a été un peu précipitée. Auparavant, nous avions dîné, tous les trois, en famille, le père a couché son fils, fatigué et légèrement malade, je suis restée, sur mon ballon, à attendre les contractions, aussi régulières qu’un métronome. Depuis qu’il était rentré, à chaque vague, je disais « chrono », et il me confirmait la régularité du passage des ondes. J’ai appelé la sage-femme, un point à 20h, un point à 22h, entretemps, j’ai pris un bain, j’ai chanté dans l’eau, je regardai mon ventre se tendre de l’intérieur, puis se relâcher, l’enfant à l’intérieur s’agiter, je savais que c’était la dernière fois, plus jamais cet enfant ne serait là, à se manifester sous ma peau. Je profitais de ce temps d’eau, de ce bercement, de la mise en place.
22h, rendez-vous pris pour 23h15 à la clinique. Mode action. J’appelle celle qui est d’astreinte de nuit pour qu’elle vienne assurer la garde.
J’ai déjà zappé l’enchainement des événements, tout s’enchaine et s’emballe, tout s’emmêle et s’entremêle.
Je suis encore dans l’eau quand j’entends l’enfant dans son lit qui s’agite. L’enfant se réveille, il tousse, il se met à vomir, il geint, il a mal à l’oreille. Son père est avec lui, je sors de l’eau, j’attrape une serviette, j’arrive à la rescousse, je me fais stopper dans mon élan par une contraction, ,ah oui, mon corps travaille toujours, l’enfant a mal, son père le soulage par sa présence, ses bras, sa voix. Coup de sonnette, le japonais entre pour prendre sa douche, je ne le vois pas, il a la clé, il s’enferme dans la salle de bains, j’ai tout laissé en plan, l’eau du bain, mes vêtements en boule, tout en vrac, ça commence à sentir la panique ici, je vais m’habiller, retirer cette serviette mouillée, et arrêter de dégouliner sur le plancher. Coup de sonnette, la blonde d’astreinte arrive, je lui ouvre la porte, elle me demande si ça va. Oui. Une onde me transperce et m’immobilise debout, face à elle. Est-ce que je peux faire quelque chose, dit-elle ? Non, ça va passer. Nous patientons face à face que mon corps relâche la tension. Elle m’assiste, presse les oranges, les pamplemousses, et le miel, dans la bouteille avec une pincée de sel, elle fait chauffer l’eau, la tisane dans le thermos, elle ferme les deux valises, tout est prêt. Je n’ai pas vu le père sortir. J’entends l’enfant geindre dans son lit, je soupçonne le père à son chevet, lui chuchoter dans le creux de l’oreille, je ne perturbe pas ce tête à tête. Le Japonais est sorti de la salle de bains tout à l’heure, a-t-il compris que c’était un grand moment de vie qui se jouait ? Il est parti, aussi discrètement qu’à son habitude. Je suis dans l’entrée avec la blonde qui veut m’aider à mettre mes chaussettes, je m’en charge, entre deux contractions, je me demande à voix haute si le père va rester avec son fils malade ou m’accompagner, le fils a compris, j’en suis sûre, il a demandé à son père de ne pas le laisser seul, de rester à la maison. La blonde se propose de m’accompagner, on va voir. On va voir. La porte d’entrée s’ouvre, je ne comprends pas, qui est là, derrière ? le père, je ne l’avais pas vu sortir, il n’était pas au chevet de l’enfant qui geignait, je ne sais ce que j’ai imaginé, il avait des tâches à achever avant de partir, c’est prêt pour demain matin, il peut s’absenter. Nous discutons, vient-il ? Oui. Comment y allons-nous ? Le véhicule de prêt est parti en vacances ce matin, c’est vélo ou taxi. Je me sens d’y aller en vélo, il faudra juste m’attendre entre deux contractions, les sacs peuvent être mis sur le vélo du père. La blonde n’est pas d’accord, le père ne trouve pas ça très raisonnable, je me plie à la majorité, ce sera taxi.

Après avoir fait un clin d’œil à la Lune ronde derrière le carreau, je pose mon front sur l’épaule du père dans l’ascenseur, le temps de lâcher prise sous la contraction. Nous sortons, la voiture ne tarde pas, nous chargeons, j’indique la route à suivre, nous parlons de choses et d’autres, je ne me souviens plus des sujets, je paie devant les néons bleus de l’entrée de la clinique, une pièce d’un euro tombe entre ma main et celle du taximan, j’en donne une autre, il y a un euro de pourboire dans la voiture, je sors, je m’immobilise, je laisse passer ce qui me transperce, on entre, premier étage, Claire m’attend, j’adore son regard, la couleur de ses yeux, je me dis, ça y est, nous revoilà reparties pour une belle partie de vie, je suis heureuse de ça, elle prépare une salle, nous patientons dans la salle d’attente, je tricote, il lit une revue périmée. Nous entrons dans la salle de pré-travail 1, une baignoire, un éclairage odieux, un lit un peu trop mou, monitoring, examen, puis bain. Cette baignoire, cette eau chaude, cette odeur, ce mélange d’huiles essentielles, cette forme d’œuf, je m’immerge, grand bonheur, je descends plus au fond, le ventre dépasse de la limite des eaux, je me laisse bercer, je chante à chaque contraction, je somnole entre deux eaux, entre deux contractions, je suis réveillée par mon corps, je chante de nouveau, je sors de l’eau, un grand drap sec tendu par Claire, ses bras et sa présence réconfortante, je me laisse aller dans ce bien-être. Je ne me souviens plus du déroulement, plus vraiment, ce n’est pas linéaire, je sais que je m’assieds sur le ballon, je bouge le bassin en écoutant des disques, nous avons branché une petite lumière, je dis à l’homme de s’allonger pour dormir, il sera mieux, je m’endors sur le bord du lit dès que les contractions me lâchent, je retourne dans la baignoire, je remets de l’eau chaude, Claire revient de temps en temps, doppler sur le ventre pour voir si tout va bien, examen et monitoring quand je sors, position accroupie sur le dossier du lit, perçage de la poche des eaux, pour accélérer les choses, il n’y a presque rien, la poche est quasi-vide (j’apprendrai plus tard que c’est un signe de dépassement de terme, comme tant d’autres, et que ça n’aide pas, les fluides permettant une meilleure lubrification pour le passage), je retourne dans le bain, ou pas, non, je suis sur le ballon, le col ouvert à 3 à 23h30, est maintenant à 8, il est 3 heures, pendant les contractions, je demande de l’air, il ouvre la fenêtre qui donne sur l’avenue, les feuilles des arbres touchent la vitre, une araignée tente de s’immiscer, non, tu n’es pas conviée au spectacle, reste dehors. Je chantonne toujours au moment de la contraction, je pense à cette image d’eau verte, les rayons du soleil qui illuminent sous la surface, les feuilles et les brindilles qui flottent, poussées par un vent plus fort, mes mains qui agitent l’onde et les bulles qui s’échappent sous mes doigts, bulles d’argent pressées de crever la surface, le ciel bleu et ses nuages blancs quand j’inspire, le doux bruit du souffle de l’air dans l’eau, de ma bouche dans mes oreilles, fendre le liquide, flotter, se laisser porter, nager, moi, et mon bébé dedans, dans son liquide, nager, encore, compter, se laisser entrainer par la répétition des gestes, hypnose de l’itération régulière, transe de l’effort, je vois cette eau verte et je chante cette mélopée dans une langue que je ne connais pas.
Certaines contractions me font davantage peur, elles sont plus fortes, plus lointaines, plus puissantes, chanter ne suffit plus, je demande à mon homme de me parler, parle moi, parle moi, encore et encore, il se plie à l’exercice, il s’y emploie du mieux qu’il peut, il enchaine le plus vite possible, il m’entraine avec lui dans ces souvenirs heureux, dans ces moments de félicité, simples mais délicieux, je pars avec lui dans l’évocation, il m’entraine là, sur l’eau, au bord de l’eau, avec les enfants, les poissons, le bateau, les géants de pierre, le soleil couchant sur l’apéro, ce barbecue raté, les rires, les joies, les éclats de vie, et je le suis, j’oublie l’étau qui m’étreint, il ne reste plus que cette sueur collée, à peine balayée par l’air distillé.
Malgré tout, malgré leur intensité, je sens qu’il manque quelque chose, ce poids en bas, ce poids qui doit descendre, et qui ne vient pas, cette boule qui devrait jouer avec ces tensions, ces tensions qui se ferment sur rien, je n’avais pas gardé souvenir de cette douleur de mon premier accouchement, j’avais oublié, mais à la première contraction intense, l’affluence des souvenirs a débordé, oui, cela est plus douloureux, oui, cela va être terrible, oui, cela va être pénible, par intermittence, le temps s’annonce à l’orage, bientôt les déflagrations des éclairs et du tonnerre vont retentir. Le vent monte, les animaux se taisent, la nature se tasse au sol, les feuilles s’agitent, la poussière tournoie, l’air s’envole en colonne frémissante.
La contraction s’éloigne, comme elle est venue. Et les membres qui tremblent, et le corps qui tremble, de façon désordonnée, je n’ai pas froid, je ne sais pas pourquoi je tremble ainsi, la fatigue peut-être.
Il est 6 heures, nouvel examen, monito, etc. Claire me dit que le col ne s’ouvre plus, ne s’affine plus, la tête du bébé ne tourne plus, tout semble bloqué. Il faut passer au synton (orthographe ???), le truc chimique qui accélère les contractions, elle fera une péridurale avant, on va changer de salle, elle va appeler l’anesthésiste. Le programme change. Je laisse faire, mais je suis déjà triste.
Cette salle est trop médicale, glaciale, austère. La première était moche, petite, et disgracieuse, mais on lui passe tous ses défauts, comme à une parente pas très bien fagotée, mais si accueillante et pleine de bonne volonté. Ici, l’ambiance est tout autre. Je déteste cette lampe articulée, ce gros disque percé de lumières aveuglantes pour dentiste gigantesque. Je déteste cette climatisation qui me glace, je déteste ces machines et ces étagères grillagées avec leur arsenal de compresses, gants en toutes tailles (6, 7, 7 ½, 8), et autres cartons à moitié ouverts regorgeants de minuscules outils à usage unique dans leurs housses de plastique et papier.
Claire me place le cathéter, pour les sels minéraux. La première fois, on en était resté là, l’anesthésiste était venue me saluer, m’avait hypnotisée, et l’enfant était venu, dans la vingtaine de minutes. C’était une autre histoire, j’espère encore, il manque juste cette boule qui ne se place pas en bas, il manque ça, les contractions intenses sont là, mais cela ne suffit pas.
L’anesthésiste arrive, Clara, italienne, décolorée, avec des racines, elle a gardé son accent du sud, elle est gentille, mais je ne peux pas faire autrement que de la trouver antipathique, elle n’y peut rien, j’essaie de ne pas trop lui faire subir le mélange de sentiments qui m’assaillent, c’est elle qui va faire ce que je préférais ne pas connaitre, sans savoir de quoi il s’agit exactement. Je n’apprécie pas cette femme, d’emblée, dans d’autres circonstances, je l’aurais trouvée charmante, probablement, là, impossible. Claire m’explique comment me positionner, un oreiller sur le ventre, je dois faire le dos rond, Clara me demande de reculer sur le lit, car elle est petite me dit-elle, avec son accent qui roule les R et qui chante les voyelles, je ne peux pas davantage, c’est mon homme qui se met face à moi, je me tiens aux passants de son jean’s, Claire appuie sur ma nuque pour que je ne relève pas la tête, il y a du froid sur mon dos, puis la petite piqure d’anesthésie locale, puis, j’imagine, car je ne sens rien, la grosse aiguille de péridurale, puis un grand sparadrap et des fils et un tube, des fils scotchés sur mon épaule, une pastille jaune et verte, capsule de plastique qui pendouille avec un fil fin sur mon épaule droite, je peux m’allonger, je vois la grosse seringue et son piston engagé sur du liquide transparent, dans la machine qui distille le produit, je suis triste, je pleure, les larmes coulent, Claire installe la perfusion de synton sur le cathéter. Je cherche des yeux mon homme, je le vois à peine, les larmes troublent ma vue, je pleure, je pleure, silencieusement, Clara me demande si je sens du froid, ou des fourmis, dans les jambes, dans quelle jambe, Il faudra peut-être me tourner sur la gauche, ou sur la droite, en fonction des sensations, je m’en fiche, je n’en ai plus rien à foutre, je me sens si démunie, si pauvre, si minuscule, si rien du tout, branchée, perfusée, réduite à rien, qu’à subir. Elle tente une diversion, ou elle montre un réel intérêt à la bague que je porte, celle qui porte un caillou qui étincelle, elle me dit qu’elle est très belle, je lui dis que c’est un cadeau, en me tournant vers l’homme derrière, qui me sourit, pas peu fier, et il peut, elle me dit « un très beau cadeau ». Elle s’en va. Je m’endors un peu en attendant mon médecin que Claire a appelé. Je propose à l’homme de se reposer dans le grand fauteuil sous la couverture, il s’endort. Nous dormons, une alarme sonne, des gens débarquent dans la salle, personne ne sait de quoi il s’agit, je m’inquiète auprès de Claire de savoir si le drap est bien étendu sur tout le long de mes jambes, les gens passent, tournent, s’affolent, regardent le plafond, les différents appareils, incendie, appareil, autre chose, une autre alarme sonne, c’est la débandade, le réveil matin en sirène, tonitruant, perçant, hallucinant. Comment ne pas penser à une salle de tortures ? La seconde alarme, c’est celle de la perfusion, un bouton pressé, c’est réglé, mais l’autre, stridente, vrillante, me fait lever le bras droit au-dessus de la tête, une oreille bouchée par le bras, l’autre par la main, Adam arrive dans cette cacophonie perçante et il demande d’une voix forte pour couvrir le bruit, mais qu’est-ce qui se passe ici ? Un autre homme , sans blouse, arrive, va directement appuyer sur un bouton d’un appareil inutilisé et même pas mis en route, placé au dessus de cette énorme seringue d’anesthésique et le bruit s’arrête immédiatement. Les visiteurs se retirent, l’incident est terminé. Adam me fait la bise, il sent bon l’after-shave, il est 8h. Il me demande si ça va bien, je lui réponds que ça va, j’ai des perles d’eau salée qui coulent, il trouve le mot juste « frustration », oui, c’est exactement ça, je suis frustrée, frustrée par l’orientation que prend le cours des événements, frustrée et triste. Il va se laver les mains, il examine, j’ai les jambes de bois, glacées, placées dans les gouttières, un drap sur moi,, il se change, revêt un pyjama couleur lie de vin, et tente une manipulation. Claire sur ma gauche, mon homme derrière le distillateur de perfusion, derrière le monitoring qui dégueule son papier. Papier sur lequel il a vu les premières contractions au synton, très très fortes, et je ne sentais déjà plus leur violence. La lumière du couloir l’éclaire à contre-jour, il s’est réfugié dans l’embrasure de la porte, il y a trop d’appareils, d’outils entre nous, j’aimerais le sentir contre moi, j’aimerais lui tenir la main, j’aimerais ressentir sa peau et sa chaleur. Claire et Adam échangent un regard, un regard que j’aurais préféré ne pas voir, Adam a hoché la tête de gauche à droite, et il a légèrement froncé les sourcils, le regard obscur, je ne sais pas ce que cela signifiait, je n’ai pas lu de très bons augures dans ce ciel assombri, j’ai levé les yeux vers mon homme, je pense que derrière mes larmes, mon appel a été clair, il s’est approché et s’est penché sur moi, je réfrène mes sanglots, j’essaie de lui dire discrètement que ça ne sent pas bon, la suite, il en semble pas comprendre ce que je chuchote, j’aimerais me tromper, j’aimerais ne pas avoir vu ce regard, j’aimerais ne pas avoir les jambes en bois gelé, j’aimerais ne pas me trouver dans cette position ridicule et grotesque, j’aimerais sentir ces salopes de contractions qui plient mon corps en deux, j’aimerais juste que ce soit autrement.
Claire me demande dans quoi on accueille ce bébé, je n’ai rien pris avec moi, elle va chercher un molleton, j’ai juste un body et un pyjama.
Je laisse faire les professionnels, je n’ai plus le choix, immobilisée sur ce lit, j’ai l’impression d’être un insecte cloué sur une planche d’ethnobotaniste, Je pense à ces insectes coincés sous les doigts des enfants qui font des expériences, l’insecte qui peut bouger encore certaines pattes, pas toutes, qui se débat ou pas, qui ne sait quelle stratégie adopter pour se tirer de ce mauvais, je pense à la créature mutante de kafka, à une carapace arrondie qui l’empêche de se retourner, je me sens impuissante, je me sens démunie, je me sens seule, abandonnée par mon corps, abandonnée en moi, je pense à orange mécanique, aux yeux écartelés soumis aux images en boucle, je déteste cette passivité imposée, je la hais de toute mon impuissance.
Je demande « Adam, tu as mis un outil, là ? » il ne m’entend pas, je répète « Adam, tu as mis un outil ou quoi ? je sens quelque chose. » Il me répond « tu sens ? » ben oui, je sens, je sens mes jambes en bois gelé, je sens mon sexe figé, je sens mon bassin rigidifié, je sens tout ça, oui, c’ets bien l’objectif de la péridurale, de sentir malgré l’anesthésie, non ? Il me dit, j’ai mis une ventouse, et je vois immédiatement la tête du fils de ma cousine, ce gamin avec un crâne en forme de bonnet phrygien pendant les trois premières semaines de sa vie. Je me résigne, je pleure de plus belle, toujours en silence, que puis-je faire ? que puis-je dire ? je suis soumise à mon impuissance, à mon incapacité.
Ils me réclament, Claire et Adam, ils me disent de pousser, de toutes mes forces, je pousse, ce n’est pas difficile, Claire me dit d’attraper mes genoux et de pousser en haut, je me souviens, j’avais fait ça, aussi la première fois, j’ai poussé, cela me semble factice, faux, fake, tout ça n’est qu’une mascarade, je pousse, mais je n’ai plus cette puissance, cette énergie incroyable que j’ai déployée pour la première naissance, je pousse de tous mes abdos, je pousse, ils me félicitent, me disent encore, prends ton souffle et pousse, vas-y, voilà la tête, je touche, ce bébé a des cheveux, encore une poussée, et j’attrape ce nouveau-né aux yeux fermés, la tête penchée, le corps violet, je lance un œil au père avec un sourire, le père s’est figé dans la lumière du couloir qui l’éclaire à contre-jour. Le cordon entre les jambes, je lui dis, je ne sais même pas si c’est une fille ou un garçon, je serre le bébé sur ma peau, je déteste tous ces tubes, ces fils, ce drap, cette robe à bretelles remontée, entravée, je suis prisonnière de tout ce fatras, cet emmêlement de fils, de tubes de tissu, je ne peux pas mettre cet enfant sur moi comme je veux, je veux être nue et le sentir sur moi. Je pleure, encore, si on y regarde bien, elles n’ont plus le même contenu, les larmes ont changé, je regarde les mains de ce bébé, des doigts très longs, des ongles allongés, la peau sèche et fripée comme celle d’un vieillard (autre signe tangible du dépassement de terme m’expliquera Adam plus tard) le corps est long aussi, je lève le cordon, et j’aperçois un joli coquillage, c’est une fille, je le dis au père qui s’est approché, les larmes brillantes dans ses yeux me dit qu’il doit au moins faire le même poids que notre premier, je lui dis non, je ne pense pas, ce bébé-là est beaucoup plus fin, ce n’est pas la même stature, la même corpulence. J’ai recouvert le bébé du molleton taché, j’ai rabattu le drap par-dessus. Claire me demande le prénom, elle a houspillé Adam quand il a dit « encore une pisseuse », elle a défendu le beau bébé suite à une remarque du père, en ajoutant « je refuse qu’on dise quoique ce soit sur les filles, mes filles sont toutes très belles, et celle-là aussi ». Elle part examiner le placenta, je n’ai pas ressenti la délivrance, ils ont pressé sur mon ventre, c’était peut-être pour ça, ça me manque aussi, cette sensation chaude que j’avais ressentie au moment de l’écoulement du placenta. Claire revient avec le bracelet rose. Elle me dit aussi qu’elle a examiné le placenta, le dépassement de terme est plus que confirmé. Elle m’expliquera plus tard que l’échographie prévue dans l’après-midi aurait permis de voir le dépassement de terme, et qu’on n’aurait pas attendu un jour de plus. Elle me dira tout ça plus tard. Plus tard, rétrospectivement je me dirai, l’accouchement a été différent, il a ressemblé à ce que je ne voulais pas, mais il s’est bien passé, je n’aurai aucune séquelle, le dos un peu douloureux le lendemain, au point de la piqure de la grosse aiguille, mais aucun endommagement corporel à signaler, à la grande surprise de la sage-femme venue m’examiner « mais, vous n’avez rien ? » ben non. Et de l’autre « Vous ne voulez pas vos cachets ? votre suppositoire ? c’est pour les très grandes douleurs .» Mais je n’ai pas mal. J’ai récupéré mes jambes, la fonction urinaire très rapidement, tout est nickel, pas d’épisio, pas d’hémorroïdes, pas de déchirure, a priori pas de douleur lombaires, bref, je ne vais pas me plaindre. Et le bébé n’a pas de bosse sur la tête, à peine un cercle bleuté se dessine là où l’appareil s’est posé, Adam a utilisé une ventouse à usage unique, un kiwi comme ils disent ici, une petite ventouse qui sert à orienter la tête de bébé lors de la descente, de son engagement. Tout ça, je l’apprendrai plus tard.

Sur le moment, j’écoute mon homme appeler les membres de la famille, et annoncer la nouvelle, Claire me ramène l’enfant qu’elle est partie mesurer. 3,920 kg, 52 cm, et 35 cm de périmètre crânien. La première fois, tout cela avait eu lieu dans un petite salle à côté de la salle de naissance, sous mes yeux, j’étais là, avec le bébé tout le temps. J’étais restée longtemps dans cette petite salle intime avec mon enfant, ici, rien à faire, je ne me sens pas bien dans cette salle médicale, où je me sens prisonnière. Je reprends l’enfant contre moi, nous plaisantons sur l’évaluation du poids, elle est plus lourde, et plus grande que son ainé à la naissance.

Je me replonge dans les sensations corporelles sous le drap, dans le haut du corps, là où c’est chaud, avant la ligne de partage des températures, haut : chaud, bas : froid. Je sens le corps chaud de cet être que j’ai eu en moi pendant plus de neuf mois, une page se tourne, maintenant, il est tout contre moi, et c’est bon. Je suis à la fois heureuse et terriblement triste de cet événement. Triste de mes jambes froides, triste de ce manque de sensations, privée d’un vécu que j’aurais aimé revivre, un peu comme lorsqu’on attend une éclipse totale solaire, et que l’ascenseur emprunté tombe en panne, vous à l’intérieur.

Tout s’est très bien passé, oui, raisonnablement, objectivement, médicalement, obstétricalement.
Tout s’est très bien passé, pour mes tripes, pour moi, jusqu’à ce que la sentence de l’aiguille ne tombe. Dès lors, l’histoire ne m’appartenait plus.

Commentaires

Tu sais, je me dis que l'histoire ne nous appartient plus "de toute façon". Peut-être parce que j'ai eu un accouchement hyper médicalisé (et fallait ça, sinon, pas d'elle, plus de moi, avec un peu de malchance). Et que je me console comme on peut.

Même si tu étais frustrée de ton "projet de naissance", comme on dit sur les forums (fori ?), l'histoire elle s'écrit maintenant à côté de toi, et plus dedans. Et voilà.

Félicitations à vous. j'espère que le grand-frère va mieux, aussi. Et que tout le monde se réjouit.

Ecrit par : Anne | 10.11.2009

déjà, c'est en temps réel, bravo.
tiens ça me fait penser que je n'ai jamais écrit mon deuxième accouchement,
welcome la luciole

Ecrit par : griz | 10.11.2009

-> anne
tout le monde va bien, très bien, et l'histoire n'est que celle d'une naissance sans complication, un standard dans notre société.

-> griz
il n'est pas trop tard... cela fera un peu plus de matière brute pour votre projet co-birth !

Ecrit par : peekaboo | 12.11.2009

C'est beau comme tu le racontes et bien sûr ayant accouché 2 fois, ça me parle....notamment cette impuissance à gérer ce qu'il se passe.
Ca m'a dérangée aussi.
Est-ce que ton grand va mieux ?

Ecrit par : Alexia | 13.11.2009

-> Alexia
mon grand va très très bien, c'est un bonheur de grand frère, il y aura peut-être un retour de vapeur, mais pour l'instant, c'est idyllique, une caricature de pub pour petit déjeuner dominical familial.

Ecrit par : peekaboo | 17.11.2009

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